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17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 10:53

A Venise et Ferrare, au XVe siècle, Lucrèce Borgia, femme incestueuse, tyrannique et meurtrière, trouve un peu d'humanité dans l'amour qu'elle porte à Gennaro, son fils autrefois abandonné. Elle cherche à tout prix à le rencontrer et à le sauver alors qu'il ignore qu'elle est sa mère.

 

Denis Podalydes, metteur en scène, modifie la distribution de la pièce de Victor Hugo  interprétée l'année dernière par Guillaume Gallienne dans le rôle-titre. Il confie cette fois le rôle de Lucrèce Borgia à Elsa Lepoivre, très impressionnante dans ce rôle extrêmement complexe où le tyran voit sa soif de barbarie dépassée par l'amour maternelle qu'elle porte en elle. Aussi terrifiante que touchante, la comédienne présente une palette de jeu d'une grande richesse. La puissance de sa voix dans la colère et sa douceur dans la peur, ses traits lui donnant le masque de la laideur dans la violence et ceux de la beauté dans l'abandon, ses larmes de haine si différentes de ses larmes de chagrin la rende particulièrement troublante. Elle se jette à corps perdu dans ce rôle et nous emporte dans la folie malsaine des Borgia avec force.

 

Curieusement, malgré cette interprétation magistrale et irréprochable, la pièce ne touche pas tout à fait comme elle le devrait. Quelque chose d'imperceptible vient perturber la dramaturgie. Pourtant, la scénographie est très belle et sombre comme il se doit. Elle est réalisée par Eric Ruf, comédien fabuleux qu'on ne voit plus assez souvent depuis qu'il dirige la Maison et que l'on a plaisir à retrouver dans le rôle d'Alphonse d'Este. Les comédiens qui interprètent les frères d'arme de Gennaro sont parfaits (Clément Hervieu Leger, Benjamin Lavernhe, Julien Frisson...). En revanche, le jeu de Thierry Hancisse, Gubetta, tire excessivement vers le grotesque, qui existe bien dans la pièce mais qui semble ici prendre trop de place au point que ce personnage n'en est plus du tout effrayant. Il est pourtant le bras droit de Lucrèce et une menace pour son fils. Gaël Kamilindi interprète un Gennaro trop tendre. Il est difficile de voir en lui un capitaine meneur d'hommes à la guerre. Sa haine de Lucrèce Borgia n'éclate pas suffisamment violemment, qu'il soit avec ses amis ou face à elle. Quelques soient les circonstances on ne voit en lui qu'un petit garçon, alors que celui-ci ne devrait apparaître que lorsqu'il est confronté à la quête de sa mère.

 

A cela s'ajoute la mise en scène du dernier acte, celui de la fête au Palais Negroni, qui ne fonctionne pas bien. L'atmosphère qui y règne n'évoque pas suffisamment l'étau qui se resserre petit à petit sur les dignitaires vénitiens. Aussi, l'arrivée des prêtres annonciatrice de mort devrait être plus spectaculaire, plus effrayante. Même l'entrée de Lucréce Borgia à ce moment précis n'est pas assez puissante, alors que son apparition dans le premier acte est majestueusement mise en scène. Au moment final où vient la mort de la mère et du fils l'effet dramatique ne fonctionne pas vraiment. Si on ne voit plus que le côté un peu ridicule de l'issue c'est que la mise en condition du spectateur n'a pas été faite.

 

Il faut dire que la pièce, jouant sans cesse sur la frontière entre le drame absolu et le grotesque, n'autorise aucun faux pas. Alors peut-être que, ne serait-ce que pour cette dernière scène, il s'agissait d'un mauvais soir ?

 

Demeure tout de même toutes les qualités énoncées plus haut et le talent d'Elsa Lepoivre qui à lui seul justifie l'existence de cette proposition théâtrale.

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