Marcelle Paillardin, délaissée par son mari,se laisse convaincre par Pinglet, malheureux en mariage, de le rejoindre dans un hôtel borgne où la discrétion n'est malheureusement pas de mise.
Le vaudeville n'autorise aucunement l'à peu près, ni dans la mise en scène, ni dans l'interprétation, et la qualité d'écriture de Feydeau ne suffirait pas à effacer la moindre fausse note.
Isabelle Nanty et Christian Lacroix, respectivement metteuse en scène et scénographe, offrent un très bel écrin à la troupe de la Comédie-Française. Florence Viala, Anne Kessler, Michel Vuillermoz, Jérôme Poulin, Christian Hecq, Pauline Clement... maîtrisent à la perfection cette mécanique de précision. Dans la façon de faire entendre le texte tout d'abord et dans la façon de se mouvoir. Comme des pantins désarticuler leurs corps font éclater le rire et la qualité de leur interprétation présente sous son meilleur jour la rigueur de l'écriture.
Les stradivarius de la Comédie Française sont capables de tout jouer et d'extraire la quintessence de chaque partition.
Ingmar Bergman fait son entrée au répertoire avec « Fanny et Alexandre » qui fut sa dernière réalisation au cinéma. En partie autobiographique, cette histoire raconte la famille Ekdhal, propriétaire d’un théâtre dirigé par Oscar et son épouse Emilie. La famille, oncles, tantes, Héléna, la grand-mère, mémoire vivante du théâtre, vit heureuse dans une ambiance joviale et fantasque. Un enchantement pour les enfants, Fanny et Alexandre. Ce bonheur prend fin avec la mort d’Oscar et le remariage d’Emilie avec Edvard un évêque rigoriste.
Mise en scène par Julie Deliquet, qui a déjà présenté un magnifique Oncle Vania en 2016, la pièce convoque pas moins de 19 comédiens de la troupe. Elsa Lepoivre, Denis Podalydès, Dominique Blanc, Didier Hancisse, Hervé Pierre, Laurent Stocker, Véronique Vella, Anne Kessler, Florence Viala, Cécile Brune, Julie Sicard, Gilles David, Noem Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Gaël Kaminlindi, Jean Chevalier, Noémie Pasteger et Léa Schweitzer. Tous parfaits.
La metteuse en scène adapte ici à la fois les versions télévisée, cinématographique et littéraire de l'oeuvre de Bergman. Elle a pioché dans chacune de ces versions les textes, dialogues et scènes pour confectionner son adaptation théâtrale.
Avec ce magnifique hommage au théâtre du maître suédois, Julie Deliquet joue avec délectation avec la fiction et la réalité. Le spectateur, à plusieurs reprises, ne sait plus très bien si ce sont les comédiens de la Comédie Française qui parlent ou leur personnage. Ainsi, Denis Podalydes en ouverture de la première partie, Elsa Lepoivre, en ouverture de la seconde partie et Hervé Pierre pour la conclusion, viennent à l'avant scène s'adresser au public, qui pourrait être celui de la Comédie Française mais plus certainement celui du théâtre Ekdhal. La mise en abîme est parfaite.
La première partie est très drôle. La gaieté est de mise dés la scène d'entrée où la famille et la troupe fêtent Noël. Les comédiens virevoltent, ça joue vite et bien, les déplacements sont fluides, tout est millimétré jusqu'à la moindre petite expression du comédien en fond de scène et tout est d'une grande évidence, naturel. Autre moment magnifique à la fois hilarant et poignant celui où Denis Podalydes répète Hamlet. Mais, aussi, lorsque Dominique Blanc joue un extrait de "La Maison de poupées" de Ibsen.
La seconde partie plus sombre ne manque néanmoins pas d'humour mais il prend, ici, le visage de l'insolence d'Alexandre face au terrifiant Edvard. Les comédiens sont moins nombreux, la mise en scène change radicalement. Tout se resserre, l'oppression règne. Le contraste fonctionne parfaitement avec une scénographie qui touche juste.
Dans la mise en scène, on admire aussi les transitions dont celle inattendue et simple qui clôt la première partie et lance l'entracte, par le simple tomber d'un rideau noir et les cris de douleur d'Emilie. Ou encore dans la seconde partie, lorsque nous passons du presbytère effrayant à la douce maison familiale des Ekdhal par un léger changement de décor.
Ce "Fanny et Alexandre" est une démonstration supplémentaire de l’exceptionnelle qualité de la troupe de la Comédie Française et de ses choix artistiques.
Dans une robe digne de Blanche Neige, elle entre en scène et se plante derrière le micro. Tout comme dans son précédent spectacle, Blanche Gardin conservera cette position, car Blanche est là pour parler, pas pour chanter, pas pour danser, mais pour parler, en vrac, sans détour et presque sans pirouette de sa vision de l'écologie qui dans son cas est surtout de l' "egologie", du féminisme, du mouvement me too et de la difficulté d'être un homme (ou pas) de nos jours, des sourds-muets et des aveugles, des hôpitaux, des referendums populaires et de la bêtise qui prend la parole, comme sur les réseaux sociaux et de sa proposition de fermer Twitter après minuit comme on ferme les bistrots, s'insurgeant aussi que tout le monde puisse donner son avis sur tout, nous signifiant "Je vous interdis formellement de me mettre une note."
Blanche poursuit ainsi, après "Blanche parle toute seule", son monologue de quadragénaire cruelle avec elle-même et un peu avec les autres, obnubilée par le sexe, au corps qui grince un peu, agacée et dépassée par son époque et ses concitoyens. Le tout avec une autodérision vacharde, multipliant les provocations et une verdeur qui, chez tout autre humoriste, briserait instantanément le rire et qui ici l'intensifie.
Pauline Bayle adapte et met en scène à la Comédie Française le livre de Leila Slimani. Cette histoire d'infanticide est surtout le portrait d'une femme simple, toute en souffrances tues, plongée dans un mode de vie plus enviable que le sien tant matériel qu’émotionnel. Une confrontation qui souligne férocement la médiocrité de sa condition, les humiliations quotidiennes, la déception que lui procure sa fille et l'envie, mêlée à un certain dégoût, que cette nouvelle vie parallèle jamais ne cesse ou disparaisse avec elle.
Pauline Bayle fait le pari de condenser en 1h20 l'histoire complexe de Louise. Sur la petite scène du Studio-Théâtre de la Comédie Française, le décor est des plus minimalistes. Il s'agit de l'appartement des parents, un canapé, deux tables, trois chaises. On retrouvera parfois Louise dans son studio matérialisé dans un coin de l'avant scène. Anna Cervinka et Sébastien Pouderoux, interprètent tout à la fois le rôle des parents et celui des enfants. Cette convention, astucieusement mise en place dès la première scène, fonctionne parfaitement.
Le récit, fidèle au livre, présente sur la dernière partie quelques raccourcis un peu trop rapides pour construire réellement le cheminement des personnages. Cette faiblesse de l'adaptation est remarquablement compensée par Florence Viala tout simplement magistrale. Son interprétation de Louise porte la puissance des descriptions et des mots du livre de Leila Slimani qui expliquent à petits pas et tout en suggestions les origines du drame.
Passionnante, immersive, haletante, la pièce de Pommerat nous plonge dans les événements qui ont menés à la mise en place de la démocratie en France et, notamment, à la création de l'Assemblée Nationale. Des débats entre le Tiers-Etat, la noblesse et le roi, des trahisons dans chaque camps, des hésitations intimes de chacun, la pièce met en exergue toutes les difficultés et contradictions qui jalonnent sans cesse la recherche d'équité, et prend en ces temps où les gilets jaunes revendiquent tout et son contraire, un écho plus particulier encore.
Sur scène, dans un décor de murs noir béton qui montent jusque dans les cintres, habillé de mobiliers noirs et parcouru par des comédiens en costume cravate sombres, aucune couleur ne vient troubler l'austérité de la création dans le chaos.
La troupe, d'une qualité exceptionnelle, de près de trente comédiens dont quatorze portent le texte et les autres animent l'Assemblée, jouent sur scène et dans la salle. L’événement envahie le théâtre tout entier. Le mouvement perpétuel est la clé scénographique majeure. L'immersion du spectateur est immédiate.
Ainsi, les débats ne s'effectuent jamais à voix posée et de façon statique. Les comédiens, mêlés au public ou déjà sur scène, viennent et repartent sans cesse, se battent pour avoir le micro, s'allient, se défont. Le son lui aussi envahit tout l'espace et s’impose au spectateur. Il mêle à la voix des comédiens, des cris et des chants de foules, les explosions des combats mais aussi des chansons plus contemporaines.
Au bout de 4h10 à ce rythme effréné, la pièce laisse le spectateur exsangue mais ravie d'avoir pu participer à ce moment de pur magie théâtrale.