Un démarrage un peu poussif - un nouveau spectacle tous les 3 ans par besoin... d'argent, son rapport au public, un hommage au sketch Les organes de Roland Magdane, les américains, les smartphones confisqués à l'entrée du spectacle - jusqu'à une séquence très réussi sur Ikéa "Prendre le raccourci chez Ikea c'est comme prendre une salade au Mc Do, ça n'a aucun sens.", puis sur les femmes vs les hommes, les moches vs les belles, les pas harcelables.... et un recoup de mou - les noms de marques, les applications et les réseaux sociaux la cigarette électronique, son inaptitude au monde actuel, l'âge, la mort... Pourtant, le sourire ne nous quitte jamais vraiment... Jusqu'à une réjouissante interprétation de la femme qui ne ment pas où le rire franc revient suivi du descriptif hilarant d'une procession funèbre dans les rues de Paris.
Ce spectacle à l'écriture moins percutante qu'à l'habitude confirme l'exceptionnel pouvoir comique du jeu de Florence Foresti, à la gestuelle et aux bruitages magiques.
Suite au naufrage d'un navire, Viola échoue en Illyrie. Pour échapper aux risques de sa condition de femme, elle se travestit en homme et se fait engager sous le nom de Césario, aux services du Duc Orsino. Ce dernier, fou amoureux de la Comtesse Viola, qui se refuse à lui, demande à Césario d'être son messager auprès de sa bien-aimée.
Thomas Ostermeier s'empare de cette comédie que William Shakespeare a écrite à l'occasion du carnaval, lieu de tous les travestissements et où régnants et peuple se trouvent à égalité. Le dramaturge se joue des genres, interroge les origines du sentiment amoureux et moque la folie des puissants. Si on peut s'étonner de la modernité d'un tel propos pour l'époque, sur le papier le pitch n'impressionne pas par son originalité.
Mais la folie avec laquelle Shakespeare dessine ses personnages, l'outrance de la mise en scène d'Ostermeier et la qualité de jeu des comédiens enrichissent formidablement le récit. Le délire est de mise et si on ne sait pas jusqu'à quel point la traduction d'Olivier Cadiot transfigure le texte original, on est souvent saisi par son audace. Les improvisations des comédiens sur l'actualité (réforme des retraites, 49.3, coronavirus...) ajoutent au délire et respectent la tradition du Globe où les comédiens interpellaient directement le public.
Denis Podalydes, Georgia Scalliet, Adeline d'Hermy, Anna Cervinka, Noam Morgensztern, Julien Frison sont parfaits, comme la troupe du français sait toujours l'être, mais ce sont les prestations de quatre comédiens particulièrement bien servis qui nous marquent. Sébastien Pouderoux en serviteur coincé et amoureux, Laurent Stocker en oncle dégénéré, Christophe Montenez, en aristo cinglé s'en donnent à cœur joie dans l'outrance parfaitement dosée. Et il y a Stéphane Varupenne en Fou du Duc et de la Comtesse qui semble se promener dans cette partition, lui aussi excellent de bout en bout dans le premier degré comme dans les apartés.
Si certains déplorent la laideur du décor et des (non-)costumes, elle convient parfaitement à cette ambiance de carnaval où tout est décadence, outrance et où les apparences trompent tout le monde ou personne. En un contraste puissant, un contre-ténor accompagné au théorbe intervient à plusieurs reprises apportant douceur et beauté au milieu de cette délirante farce.
La salle du théâtre Antoine est pleine. Un homme entre par l'orchestre en courant et monte sur scène. Il jouait dans le théâtre d'à côté et il s'est enfuie poussé par une angoisse soudaine.
Dans cette mise en abyme, Edouard Baer interroge le métier de comédien et la création, ce qu'ils provoquent, ce qu'ils portent. Tout à la fois, le génie, le ridicule, les excès et la schizophrénie de l'acteur, la grandeur, l'ineptie, la magie, l'incongruité des récits, la beauté ou la pauvreté de la langue, la fascination et le jugement du spectateur.
Alternant rire et émotion, s'appuyant sur le charme indéniable de sa folie douce, Edouard Baer se lance dans une divagation où il rend hommage à ses monstres sacrés, surtout des hommes, en extraits sonores et longues citations. Pierre Brasseur, Jean Rochefort, Jean-Louis Trintignant, Romain Gary, Albert Camus, Thomas Bernhardt, Charles Bukowski, André Malraux, Georges Brassens, Delphine Seyrig, trop vite, Jacqueline Maillan et le théâtre de boulevard...
On imagine que chaque soir offre ses surprises et que ce spectacle permet à ce comédien de génie de laisser carte blanche à son goût pour l'improvisation.
L'histoire de Léonie Bathiat, alias Arletty, contée en musique et en bons mots par elle-même.
Le rythme soutenu du récit et la qualité du jeu d'Élodie Menant captivent. L'ensemble alterne drôlerie et émotions car si la comédienne était tout en énergie et en verve, sa vie n'a pas été des plus gaies. La mise en scène, fait de peu, enchaîne ainsi les moments graves et burlesques. Cette succession à la fois fluide et brutale amplifie l'émotion que transmet le récit du destin de cette femme assoiffée de vie.
Les quatre comédiens qui interprètent une trentaine de rôles sont parfaits.
La maison s'agite. La soeur, le frère, la belle-mère se préparent à une visite attendue depuis 20 ans. Il faut dire que le père se meurt et qu'une réconciliation serait bienvenue.
David Clavel, dans une scénographie simple, efficace et agréable, aux mouvements de décors astucieux, revisite le thème de la famille déchirée, recomposée, aux multiples non-dits. Sur scène trois hommes, frères, fils, père et trois femmes soeur, épouses, belle-mère.
Les personnages féminins (Emmanuelle Devos, Anne Suarez et Valérie de Dietrich, toutes les trois parfaite) sont particulièrement savoureux, dans leur retenu, leur autorité, leur disponibilité ou leur folie. Leur partition sonne juste entre sarcasme, ironie, franchise jusqu'à la provocation.
A l'exception du mourant aux saillies mordantes, les rôles masculins (David Clavel, Mael Besnard, David Martin) héritent d'une écriture moins inventive et rythmée qui finit par prendre racine dans un premier degré un peu déroutant au regard du reste de la partition. Certaines répliques qui voudraient dire la profondeur d'un mal être sont maladroites ou un peu ridicules. Doit-on en déduire que les hommes sont des nombrilistes qui pleurent sur leur triste sort sans le moindre recul ou autodérision ? Ou que David Clavel, à la fois interprète et auteur de la pièce n'a pas su s'écrire un rôle à sa mesure (on se souvient notamment de ses interprétations avec la troupe Les Possédés Oncle Vania, Bullet Park...) ?
Ce déséquilibre dans l'écriture si elle interpelle ne nuit pas à l'intérêt porté à la pièce durant ses 90 premières minutes. La dernière demi-heure, elle, marque le pas nous laissant dans un entre deux mêlé de desappointements et d'impressions fortes.